Discours

Discours de Julien Denormandie à la 1ère conférence nationale de la Stratégie pauvreté – 13 septembre 2019

Publié le 13/09/2019

Seul le prononcé fait foi

Monsieur le Ministre, cher Adrien,
Messieurs les délégués interministériels, chers Olivier et Sylvain,
Monsieur le Délégué général, cher Christophe Robert,
Mesdames, Messieurs les élus, les responsables associatifs,
Mesdames, Messieurs,

Je tiens à remercier les participants de la table-ronde car elle permet à la fois de dire ce qu’est le logement d’abord, ce qu’il permet, ses premiers résultats mais aussi les points de blocages et de signifier l’exigence qui doit être la nôtre, collectivement, d’aller plus loin, d’aller plus vite, d’aller plus fort car la situation des personnes en précarité l’exige.

Ce plan quinquennal du Logement d’abord, le Président de la République l’a lancé quelques mois après son entrée en fonctions, il y a deux ans, quasiment jour pour jour, à Toulouse, avec plusieurs d’entre vous avec un objectif clair : apporte une solution durable pour sorties les personnes de la rue vers le logement.

Il faut développer une nouvelle approche, une nouvelle méthode, en s’inspirant de ce qui marche, en France avec des exemples comme le travail mené par l’ABEJ à Lille, évoqué lors de cette table-ronde, ou à l’étranger. Plutôt qu’une démarche en escalier où les personnes doivent franchir de nombreuses étapes avant d’accéder au logement, il faut les orienter le plus rapidement possible et directement dans un logement pérenne avec un accompagnement adapté, chez elle, dans leur chez soi. Je crois que M. Antonio RAMOA l’a bien résumé.

Cette méthode que l’on déploie depuis 2 ans, elle marche ! Il reste de difficultés mais je constate tous les jours la mobilisation des milliers de professionnels – dans les associations, chez les bailleurs sociaux, les collectivités, les services de l’Etat – pour faire vivre cette nouvelle dynamique et la traduire en résultats tangibles pour les personnes sans domicile : sortir de la rue, accéder à un logement durable, s’insérer dans la société.
Je profite d’ailleurs de ce moment pour vous remercier, toutes et tous, de ce travail au quotidien pour soutenir les plus démunis de nos concitoyens.

Le Logement d’abord est une politique exigeante. Il incarne notre devoir de solidarité en proposant des solutions adaptées et pragmatiques à des personnes aux parcours de vie marqués par l’exclusion. Cette solidarité est une responsabilité partagée et l’Etat doit en prendre toute sa part. Notre engagement depuis deux ans est ferme, constant, déterminé. Et nous avons, grâce à l’énergie de tous, des premiers résultats. Sylvain MATHIEU en a indiqué quelques-uns.

En premier lieu, en aucun cas, le Logement d’abord ne doit se faire au détriment des nécessaires mises à l’abri. Il s’agit bien de mener une politique sur « deux pieds ». Evidemment, il faut rester humble sur ce sujet tant les difficultés sont importantes et profondes, mais depuis mai 2017, ce sont 14 000 places pérennes qui ont été créées avec un parc d’hébergement généraliste qui s’élève aujourd’hui à 145 000 places. C’est plus que la population d’une ville comme Le Mans qui est hébergée chaque nuit sur les fonds de l’Etat. Parallèlement, le parc pour demandeurs d’asile a été doublé en 4 ans pour dépasser les 100.000 places. C’est beaucoup mais la situation reste difficile.

En deuxième lieu, mettre en œuvre le logement d’abord. Nous travaillons avec l’ensemble des acteurs pour la transformation structurelle du secteur.

Au moment où je vous parle, nous avons créé depuis 2017 plus de 13 000 nouvelles places de logement adapté, avec un objectif de 50 000 sur le quinquennat. Grâce encore une fois, aux efforts déterminés de toutes les parties prenantes, sur l’année 2018, ce sont plus de 70 000 personnes sans domicile qui ont accédé au logement, ainsi que 20 000 réfugiés. Il s’agit de 20% de plus par rapport à 2018, et la dynamique se poursuit. Il faut pour cela toujours plus de logements très abordables. C’est pourquoi, nous avons posé un objectif ambitieux de 40 000 logements très sociaux par an, soit 200 000 sur le quinquennat. Nous n’y sommes pas – pas encore – car en 2018, il a été agréé près de 33 000 logements PLAI, la deuxième meilleure année depuis 2000. L’argent dans le cadre du Fonds national des aides à la pierre est là, il est dimensionné à hauteur d’une production de 40 000 logements très sociaux par an. Il faut donc encore et encore, susciter des projets et bâtir. Je salue le travail fait à cet égard avec les bailleurs sociaux et les élus.

Au-delà de ces données nationales, je voudrais insister sur la dynamique locale. C’est vraiment en proximité, avec les structures, les associations et les personnes concernées que nous faisons progresser jour après jour le logement d’abord. Il s’agit d’un changement profond dans l’approche et aujourd’hui, la stratégie du Logement d’abord est bien l’axe directeur de l’action de l’Etat. Je veux ici l’affirmer clairement.

Si ces résultats sont encourageants, j’ai conscience des limites, des attentes, des risques d’essoufflement aussi voire de découragement. Dans une tribune parue dans la presse, Christophe ROBERT a posé clairement l’enjeu qui est devant nous : « Le Logement d’abord, comme un vélo, risque de chuter si les pouvoirs publics arrêtent de pédaler… ».

Et bien, cher Christophe, je souhaite ici changer de braquet afin que nous travaillions tous ensemble à un acte 2 du Logement d’abord.

Permettez-moi ici d’en détailler les 5 grands axes.

1)    Le premier, c’est d’abord de tenir nos engagements en matière de développement du logement abordable et adapté.

Nous avons tenu et même dépassé, je l’ai dit, nos objectifs en 2018 sur la création de l’intermédiation locative. Nous avons encore des efforts à faire sur les pensions de famille, même si la dynamique est là.

Pour atteindre les objectifs fixés sur la durée du quinquennat, nous consacrerons en 2020 35M€ supplémentaires pour le développement de l’intermédiation locative et des pensions de famille.

2)    Le deuxième des enjeux, c’est bien sûr celui de l’accompagnement.

Il est fondamental dans le logement d’abord puisque c’est sa mise en place, sa qualité qui permet souvent l’accès rapide à un logement dans de bonnes conditions. Beaucoup de collectivités territoriales –les départements, les métropoles, les communes et leurs centres d’action sociale – participent à cet accompagnement. Les structures d’accueil comme les CHRS y sont également engagées notamment par des actions « Hors les murs » financées par l’Etat. Nous y sommes engagés également par les mesures dites « d’accompagnement vers et dans le logement ». En 2018, c’était 30 millions d’euros.

Grâce à l’accord que nous avons eu avec l’Union sociale de l’habitat, ce sont 15 millions d’euros par an qui viendront s’ajouter aux actions déjà en place. Et il y a un sujet – que celles et ceux qui travaillent directement avec l’ensemble de ces institutions connaissent bien – sur la nécessaire coordination de ces aides : ce sont au moins 200 M€ qui sont consacrés sous des formes diverses à l’accompagnement en rapport avec le logement par l’Etat ou les collectivités ; nous pouvons collectivement faire des progrès dans l’articulation de ces dispositifs pour le bénéfice des personnes en difficulté.

3)    Le troisième axe, c’est de faire changer d’échelle des dispositifs innovants et qui ont fait leur preuve

Le logement d’abord, c’est s’occuper de tous les publics, y compris les plus éloignés.

Nous savons ainsi que la prise en charge des personnes sans domicile ayant des troubles psychiques sévères est un vrai défi. C’est pourquoi, nous avons développé le dispositif « un chez soi d'abord » avec 8 sites pour 800 places. Ce dispositif est exemplaire sur les territoires en favorisant un décloisonnement entre les acteurs du logement, du social et de la santé.

Je vous annonce que d'ici la fin du quinquennat nous ouvrirons 12 dispositifs nouveaux dans le cadre du Chez Soi d’Abord à destination des personnes sans domicile avec un trouble psychique sévère pour atteindre un total de 2000 places. Ces défis concernent tous les territoires, pas seulement les grandes métropoles. C’est pourquoi, je souhaite développer le Un Chez Soi dans les villes moyennes et les territoires ruraux avec deux premiers sites ouverts dès 2020 en Corse et à Besançon. Ce dispositif sera également étendu aux jeunes avec deux expérimentations lancées sur 4 ans à Toulouse et à Lille.

Un autre public est pour moi la figure de la grande pauvreté et de l’exclusion dans la France et l’Europe de 2019. Je veux parler des migrants intra-européens, essentiellement venus de Roumanie et de Bulgarie, et de la question des bidonvilles.

Notre Gouvernement a enclenché dès janvier 2018, une nouvelle impulsion pour la résorption des bidonvilles. J’ai envoyé aux préfets – conjointement avec sept autres ministres – une instruction interministérielle préconisant une approche globale fondée sur l’insertion par le logement des habitants de bidonville. Là encore la dynamique a été portée de manière très volontariste par les préfets, les opérateurs associatifs et les collectivités locales, avec plusieurs résorptions complètes de bidonvilles. 3 millions d’euros y ont été consacrés en 2018 et 4 en 2019.

J’ai bien conscience cependant qu’il faut là-aussi changer d’échelle et de permettre aux nouvelles équipes municipales qui le souhaiteront de s’emparer de cette question avec un appui renforcé de l’Etat.

C’est pourquoi, dès 2020, nous doublerons les crédits consacrés à la résorption des bidonvilles en les portant à 8 millions d’euros. Jamais aucun Gouvernement n’aura autant fait sur cette question. C’est un axe que nous travaillons en étroite collaboration avec le délégué interministériel à la prévention et la lutte contre la pauvreté, Olivier NOBLECOURT, qui connaît parfaitement ces enjeux et à qui je veux rendre hommage pour son travail.

Enfin, il faut continuer à développer des dispositifs innovants tels que le programme EMILE qui permet à des personnes hébergées dans les zones très tendues, de construire un nouveau projet de vie dans des territoires où des logements sont vacants et des emplois disponibles. 6 territoires pilotes ont d’ores et déjà été identifiés. Je crois beaucoup à cette initiative.

Au total, entre le logement adapté, le renforcement des actions d’accompagnement vers et dans le logement et les actions en faveur du Logement d’abord de la Stratégie pauvreté, ce sont 60M€ qui seront investis en plus en 2020 pour la réussite de l’acte 2 du Logement d’abord, par l’Etat et ses partenaires, notamment les bailleurs sociaux.

4)    4e axe, pour bien agir sur un problème, il faut bien le dimensionner et le piloter

Cette meilleure connaissance des personnes à la rue est essentielle pour adapter la réponse publique.

Toutes les associations le demandent. C’est une demande forte du député DEMOULIN. Je salue d’ailleurs les collectivités territoriales qui ont organisé des nuits de la solidarité avec la mobilisation de professionnels et de citoyens. De nombreux publics restent en effet « invisibles » aux systèmes de veille classiques. Ces événements sont des actes de solidarité en faveur des citoyens les plus exclus.

Je souhaite dès lors ouvrir un grand chantier pour mieux connaître les personnes en situation de vie « à la rue » en mobilisant tous les outils mis en place durant ces dernières années et qui n’existaient pas lors de l’enquête de l’INSEE de 2012 :

  • le SI-SIAO dont la base de données contient de nombreuses informations sur le parc d’hébergement et le public accueilli,
  • les différentes enquêtes pilotées par la direction générale de la cohésion sociale (DGCS) pour mieux piloter le parc d’hébergement
  • et le développement récent des comptages lors des nuits de la solidarité

Il faut exploiter tous ces outils pour recenser les personnes à des fins d’observation sociale. Aussi, nous pousserons à la réalisation d’enquêtes régulières dans les grandes villes les plus concernées avec une méthodologie partagée. Ceci permettra collectivement d’adapter nos réponses pour un meilleur soutien à nos concitoyens à la rue.

5)    5e et dernier axe, il faut renforcer la gouvernance

Beaucoup d’acteurs ont insisté sur ce point, je pense en particulier à l’UNAFO.

Il s’agit bien de fédérer tous les acteurs autour d’une feuille de route claire : l’assistance aux personnes à la rue et la réussite du plan quinquennal du Logement d’abord.

Cette organisation, elle doit être la plus territorialisée possible et c’est ce mouvement que je m’attache à consolider.

L’expérience de la mise en œuvre du plan Logement d’abord est particulièrement positive sur le plan du lien tissé avec les collectivités « Territoires de mise en œuvre accélérée du Logement d’abord ». Nous avons ici vu les exemples de Montpellier Méditerranée Métropole, de Toulouse et de la Gironde. Ce sont trois territoires parmi 23 avec qui l’Etat s’est engagé dans un cercle vertueux de collaboration et de confiance qui a permis de faire naître des projets ambitieux.

Nous allons poursuivre le soutien financier à ces territoires. Je souhaite aussi pouvoir identifier de nouveaux territoires volontaires après les élections municipales. La territorialisation du Logement d’abord est son point fort et la dynamique doit s’amplifier.

Cette gouvernance rénovée, elle passe aussi par une nouvelle étape pour les SIAO que je souhaite engager.

Que de chemins parcourus depuis 10 ans : nous avons aujourd’hui quasiment dans tous les départements un SIAO fusionné pour les parties « urgence » et « insertion ». Nous avons aussi beaucoup avancé dans le système d’information commun.

Les SIAO sont pour moi la clé de voûte de ce nouveau service public de la « rue au logement » que j’appelle de mes vœux. Il nous faut renforcer encore la coordination entre les acteurs des volets urgence et insertion et que l’Etat y tienne toute sa place.

Mais, cette réflexion sur la gouvernance et sur les pratiques, l’Etat doit aussi se l’appliquer à lui-même.

En apportant une nouvelle lecture sur les problèmes et les solutions de ce secteur, le Logement d’abord nous invite collectivement à nous questionner. L’expérience de ces dernières années est éclairante : les solutions existent et elles sont efficaces ; mais les actions sont trop éclatées, trop cloisonnées. C’est un obstacle majeur à l’efficacité.

Chacune et chacun dans les services fait évidemment le maximum et je tiens à rendre hommage aux agents de l’Etat qui ne comptent ni leur temps, ni leur énergie pour trouver des réponses aux problèmes rencontrés et pour soutenir les associations et les collectivités.

Mais, je pense qu’on doit offrir un véritable « service public de la rue au logement » qui coordonne et unifie l’ensemble de la chaîne de réponse aux questions d’hébergement et d’accès au logement. Il nous faut être agile en améliorant l’organisation de l’Etat et sa capacité d’être au contact quotidien des personnes et des parties prenantes dans une démarche « d’aller vers ».

Je demande au délégué interministériel pour l’hébergement et l’accès au logement, Sylvain MATHIEU, en lien avec tous les services de l’Etat concernés, de me proposer au plus tard d’ici janvier, les éléments permettant d’offrir ce service public de la rue au logement. Je suis attaché à ce que cette organisation incarne un Etat moderne et efficace, qui mette au cœur de sa mission la réponse aux besoins des personnes. Cela vise d’abord au niveau national à articuler l’ensemble des forces et des compétences, afin de mener une action volontariste, unifié et de porter une culture de l’innovation, de l’évaluation et de la performance sociale.

Elle devra ensuite cultiver plus encore le travail en réseau dans les territoires et avec des services intégrés d’accueil et d’orientation rénovés et renforcés.

En clair, je souhaite des parcours de la rue au logement plus rapides et plus fluides, tout en ne cédant rien sur l’exigence d’accueil inconditionnel dans l’hébergement.

Voilà mesdames et messieurs, la détermination du Gouvernement dans cet Acte II du Logement d’abord. Notre détermination devrais-je dire, car nous ne pourrons apporter des réponses à la grande exclusion que si nous agissons ensemble, chacun dans ses responsabilités et sans démagogie, chacun avec ses expertises, chacun à son échelle, chacun dans son rôle.

Je sais que c’est un combat commun.

Je vous remercie.